dimanche 24 juin 2007

La phénomène émigration au Canada s’est converti en phénomène de société

Une patience spartiate est de mise
Le spectaculaire engouement suscité par l’émigration au Canada s’est converti en phénomène de société. Un phénomène qui touche un pourcentage appréciable de jeunes possédant les qualifications requises pour s’établir dans ce pays et disposant de quelques moyens pour faire face à l’onéreuse procédure.

Parallèlement, au fur et à mesure que la demande augmente, les agences d’immigration prolifèrent à un rythme impressionnant aussi bien au Maroc qu’au Canada et les jeunes s’ingénient à mettre tous les atouts de leur côté pour répondre aux critères de sélection.

Mais dans tout ça, qu’en est-il de la procédure ?

Retards de traitement et vérifications à la loupe


Pour les résidents permanents, l’obtention de la carte d’établissement relève du parcours du combattant, les autorités fédérales ayant décidé de resserrer les conditions d’attribution de ce précieux document. Il faut dire à ce titre que les exigences sécuritaires, largement revues à la hausse depuis le 11 septembre 2001, ont changé la donne. Tout passeport fait l’objet d’une enquête méticuleuse auprès des autorités de l’ensemble des pays visités par les candidats. Une norme, certes, en vigueur avant la date des attentats ayant visé New York et Washington, mais depuis, l’enquête sécuritaire ne laisse plus rien au hasard et tout l’itinéraire professionnel ou académique est passé au peigne fin au point que, souvent, les autorités fédérales de l’immigration entrent carrément en contact avec telle ou telle administration, tel ou tel établissement universitaire ou telle ou telle entreprise marocaine ayant délivré l’attestation, pour s’enquérir de la validité des données fournies.


Dans un autre ordre, plus question comme jadis de s’en tenir à de simples attestations d’emploi. Il faut produire un relevé bancaire fournissant les mouvements d’un certain nombre de mois, en plus du relevé de la CNSS.


Autant dire que l’ère des documents falsifiables est sinon révolue, du moins traverse une passe difficile. Assez souvent en prime, les services d’immigration fédéraux canadiens chargés d’étudier le dossier ne bougent pas le petit doigt en attendant le complément d’informations demandé à la partie marocaine, d’où un retard de traitement pouvant se chiffrer en plusieurs mois supplémentaires. C’est ce qui explique que la moyenne de traitement des dossiers se chiffre désormais en 24 mois pour un dossier en failles, contre 18 en moyenne il y a six ans et de douze à quatorze mois il y a une dizaine d’années. Et deux ans, c’est réellement un minimum car des délais de 28 à 30 mois sont de plus en plus fréquents.


Parallèlement à ces retards de traitement, les critères de sélection sont de plus en plus rigoureux. Un baccalauréat, même s’il est suivi d’une expérience professionnelle assez consistante, ne suffit plus aux exigences fixées par Ottawa, surtout si le candidat est âgé au-delà de 35 ans. Les diplômes supérieurs, aussi bien ceux délivrés par les universités ou par les instituts de formation professionnelle (élément constituant un plus dans le marché de l’emploi québécois) eux-mêmes ne valent pas grand chose si une expérience professionnelle n’intervient pas après l’obtention de ces diplômes.


Autant dire que ça se complique singulièrement pour les candidats et c’est ce qui pousse les plus jeunes, c’est à dire ceux qui possèdent à peine un baccalauréat, à user d’un astucieux subterfuge. Ainsi, un jeune de 18 à 20 ans par exemple venant à peine d’avoir son bac, s’il est issu d’un milieu relativement aisé, peut contourner tous ces obstacles à travers une inscription dans une université canadienne. Si le compte du tuteur est bien approvisionné, le futur étudiant au Québec nécessite alors à peine plus de quelques mois pour se rendre au Canada avec un visa d’étudiant accordant un droit de séjour pour la période d’études. Une fois sur place, il entame purement et simplement sa procédure d’immigration qui, dans ce cas, peut prendre plus de cinq ans car la période d’études est retranchée du décompte.


Mais aussi bien pour cette catégorie que pour les candidats à la résidence, le jeu en vaut-il la chandelle ?


Pour répondre à cette question, il faut d’abord et avant tout partir du principe que nulle société n’est parfaite et aucun environnement ne répond entièrement au cadre idyllique que l’on s’imagine dans ses rêves.


Des attraits certains


Dans la rubrique des aspects positifs, force est de reconnaître que les avantages sont nombreux, à commencer par la carte de résident permanent dont l’obtention nécessite non seulement un investissement substantiel, mais également une attente de plus de deux ans. Sans parler des tracasseries de la paperasse interminable. Une fois sur place, on s’aperçoit très rapidement que l’étape canadienne de l’établissement - car il y a également des démarches à faire sur place pour l’obtention de la carte d’assurance maladie et la carte de la sécurité sociale- est grandement facilitée par une administration d’une impressionnante efficacité. Quand on s’engage à vous délivrer tel ou tel document dans telle ou telle date, assez souvent, vous l’obtenez avant. Et en soi, pour tout nouvel arrivant, c’est un heureux apprentissage, surtout pour ceux qui sont habitués au désordre de nos administrations tatillonnes.


On s’aperçoit également sans tarder que le travail ne manque pas. Les offres d’emploi pullulent aussi bien dans les journaux que dans les devantures de magasins. Créer son entreprise peut prendre moins de deux heures, tellement l’encouragement de l’initiative privée est chose palpable même si la réussite n’est pas toujours au rendez-vous. Et si ça ne marche pas, vous aurez droit à une seconde chance et il y a même des centres communautaires qui pourraient vous aider dans vos démarches en plus de vous fournir quelques tuyaux précieux. Au niveau de la scolarité des enfants, on a l’assurance qu’un diplôme canadien n’a plus grand chose à envier aujourd’hui à l’américain. HEC Montréal, Mc Gill ou l’UQÀM ouvrent leurs portes aux étudiants du monde entier et les Marocains ne sont pas en reste. Et on ne compte plus le nombre d’étudiants français venus étudier chez leurs cousins de la Nouvelle France en jurant à qui veut les entendre que la différence en terme de qualité d’enseignement est notable.


Pour pratiquer du sport, les centres de quartier sont ouverts gratuitement et sont parfaitement équipés. Pour sortir, chaque saison offre toute une gamme d’activités, du ski à la musique en plein air, en passant par une randonnée en kayak... Et pour arroser le tout, le Québec demeure beaucoup plus abordable que l’Europe aussi bien pour ce qui est du logement qu’en ce qui concerne le carburant et la restauration hors de chez soi...


Pour autant, tout n’est pas parfait, loin delà.


Les lacunes


Si les attraits sont effectivement incalculables, il y a lieu d’adresser une petite mise en garde à l’adresse ce ceux qui ne sont pas familiarisés avec la mentalité nord-américaine. Ceux qui viennent de fouler le sol canadien doivent se mettre à l’esprit qu’ils en ont pour toute une période d’adaptation. Au Maroc, quelqu’un qui se sait qualifié ne va pas accepter n’importe quel petit boulot. Question d’amour propre. Au Canada, n’importe qui peut livrer une pizza, empiler des cartons dans une usine, travailler comme préposé au nettoyage... et rebondir en un temps record pour devenir propriétaire d’une pizzeria ou gérant dans une usine. Il s’agit donc de commencer au bas de l’échelle en oubliant complètement son passé marocain en apprenant à exécuter des tâches que l’on ne pensait pas faites pour soi. Le manque d’expérience canadienne est à ce titre un handicap terrible qui ne peut être compensé que par un long et douloureux apprentissage sur le terrain. À moins de se recycler en regagnant le banc de l’université, le temps de décrocher un diplôme susceptible de vous permettre d’accéder au marché canadien. Ce n’est que dans ce cas que votre expérience marocaine recouvre alors un sens.


Au niveau de l’éducation des enfants, c’est une arme à double tranchant. Autant ils ont toutes les possibilités de s’épanouir grâce à un système taillé sur mesure pour eux, autant les parents issus d’un milieu comme le marocain peuvent perdre à un certain moment tout contrôle sur leur progéniture.
Allonger une bonne baffe à votre rejeton peut vous coûter très cher. Des traces de « correction » peuvent vous valoir une dénonciation de la part de l’établissement scolaire de votre enfant. Et en cas de récidive, on saisit les services sociaux qui peuvent aller jusqu’à vous retirer la garde de votre fils. Et à ce titre, les exemples sont très nombreux. Allez donc avec ça expliquer à une assistante sociale qu’une bonne paire de claques fait partie des « trabi » qui s’héritent en quelque sorte de père en fils dans notre façon d’éduquer.


Dans un autre contexte, les attaques du 11 septembre 2001 ont fait que les Arabes ne soient pas particulièrement recherchés dans le marché de l’emploi, notamment pour ce qui est des postes de responsabilité. Quant aux femmes, le hijab constitue d’emblée un handicap dans une première entrevue.


Cependant, la discrimination est loin d’atteindre les proportions constatées en Europe.


Pour ceux qui, malgré tout, sont parvenus à se frayer une place enviable dans le marché du travail, les prélèvements fiscaux peuvent être tels que bon nombre de cadres marocains se sont retrouvés en fin de compte avec des salaires dépassant à peine ce qu’ils touchaient au Maroc. Voilà qui donne à réfléchir.


Dans les marchés d’alimentation, si tout est disponible, acquérir les spécialités de chez nous peut vous coûter jusqu’à cinq fois plus cher et même avec ça, les Marocains ne peuvent s’empêcher de traverser tout Montréal pour s’acheter de la menthe au marché Jean Talon. A ce titre, passer le Ramadan si loin est une épreuve tout à fait pénible.


Et on peut également citer un certain nombre d’aspects qui rendent compliqués les premiers mois de séjour comme le froid glacial ou les relations empreintes de calculs entre les individus.


Dans tous les cas de figure, émigrer est une décision trop grave pour ne pas en cerner tous les aspects aussi bien pour son propre bien-être que pour celui de sa progéniture. Les avantages découlant de cette décision sont certes indéniables, mais la réussite du projet est inhérente à une conjugaison de facteurs au sommet desquels figure le degré de prise de conscience par la famille quant à l’importance du pas à franchir. Il serait cruel de déchanter après avoir tant investi en temps et en argent, sans parler de la déchirure qu’implique le fait de quitter les siens.




L'opinion


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